Interview de Florence, paysanne

Simplimalice vous propose une interview de Florence, actrice du monde rural car elle est paysanne, comme elle se qualifie elle-même. Elle nous offre une vision de son activité mais aussi de son engagement pour le respect de la nature.

L’interview a été réalisée au printemps dernier et sent bon les odeurs du sud-ouest de la France. Encore merci à elle pour ce partage avec nous.

 

1) Peux-tu nous présenter « tout simplement » ton activité ?

Nous nous qualifions de paysans, et ce n’est absolument pas péjoratif.

La pire insulte, c’est « exploitant agricole”, on n’exploite rien ni personne !

On cultive des légumes que l’on propose en vente directe (marchés locaux et à la ferme) ainsi que des prunes d’Ente que l’on transforme en pruneaux (déshydratation) et que l’on vend pour la plus grande part à un grossiste (« transformateur », comme nous disons dans la profession, parce qu’il va réinjecter 25% d’eau dans ces pruneaux avant de les revendre).

 

2) Comment choisis-tu tes semences ? Selon quels critères détermines-tu le moment de semer ?

Le choix des semences ? Je dirais que le 1er critère est le goût, mais bien sûr, on pense aussi à l’adaptation à notre terre, à notre climat et à notre système de production : on n’a pas besoin d’une variété de tomate qui produit des tonnes de légumes standards, les industriels savent faire bien mieux que nous !

Ensuite, on privilégie les variétés qu’on peut reproduire nous-mêmes, donc variétés fixées, sauf exception, comme pour les melons où seuls les hybrides* nous donnent satisfaction en qualité de végétation et surtout en qualité gustative. Et quelques autres : aubergines blanches, courgettes, carottes qui ne sont pas oranges…

Quant aux dates de semis, on utilise le calendrier lunaire et on fait avec les saisons telles qu’elles sont : avec le réchauffement, on sème les légumes d’été 8 jours plus tôt qu’il y a 10 ans, mais il gèle toujours un peu en hiver et les épinards montent toujours à graine aux premières chaleurs du printemps.

 

3) Quelle plante préfères-tu cultiver ? Pour quelle(s) raison(s) ?

Sans hésiter, notre truc, c’est la tomate… quand je dis « la », c’est un abus de langage, je sème une trentaine de variétés… et je me retiens !

Pourquoi ? Parce que c’est bon évidemment ! Non, je ne rigole pas ! On réussit beaucoup mieux ce qu’on aime manger que ce qu’on dédaigne.

Et puis la tomate, c’est toute une gamme de couleurs, de formes, de saveurs qui se modifient au cours de la saison et selon la terre où elles sont plantées…

Mais c’est aussi une somme de boulots : semis, repiquage, plantation, tuteurage, taille, aération des serres, arrosage… et aussi la protection contre les insectes prédateurs… on y passe des heures, on a les mains vertes et ça tache l’essuie-main… mais l’odeur du feuillage, les premiers fruits qui se colorent et… le premier coup de dents dans la première tomate de la saison, miam ! Il n’y a pas de mot…

D’ailleurs, une des principales raisons pour continuer à cultiver des tomates est le succès auprès de nos clients et leurs réactions quasi hystériques quand ils les voient arriver sur l’étalage !!!

4) Quels animaux élèves-tu ?

Une dizaine de poules pondeuses, un couple de lapins, un cochon chaque année, une cinquantaine de poulets par an. L’ensemble est destiné à la consommation personnelle et est nourri avec les céréales produites sur la ferme.

Ce n’est pas vraiment un choix : on consomme des œufs, de la volaille, nos petits-enfants adorent les saucisses et les saucissons… On préfère élever ces animaux plutôt que les acheter, on connait leur alimentation, leurs conditions de vie et de mort.

Oups ! Acte manqué : j’ai oublié le gavage de quelques canards et oies, qu’on achète quelques semaines avant de les gaver chez des amis ; là aussi consommation familiale !

5) En quoi ta manière de vivre s’inscrit-elle dans le respect du vivant ?

On rentre dans le dur… respect du vivant ? Si on est un brin observateur, l’évidence est que dans « la nature”, tout se tient : on détruit une haie, les oiseaux et les pollinisateurs sauvages disparaissent, les orages provoquent des ruissellements… et on n’a même plus de ronciers pour se gaver de mûres ! Alors pour nous, le plus simple, c’est de « laisser faire » au maximum.

Effectivement, moins l’homme intervient, mieux se porte la « nature”, mais ça reste un objectif… à atteindre : on laisse faire l’herbe, les fleurs sauvages, les oiseaux… quand les taupes viennent « patauger » dans un semis, on est déjà moins contents, on les éloigne gentiment à coup de fumigène. Quand des mulots dévorent des graines et des racines, quand des chenilles trouent les tomates, quand les pucerons colonisent les concombres ou quand les nids de guêpes s’installent sur les lieux de passage, là on ne rigole plus du tout : pièges, auxiliaires et parfois, poison… évidemm

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ent, on n’aime pas, mais en « concentrant  » les cultures, on concentre aussi les maladies et prédateurs sur ces cultures….

Mais j’ai quand même le « courage » de cohabiter avec une belle grosse couleuvre qui « loge » dans la pépinière : chaque printemps c’est la même histoire, la première fois qu’on se croise, on se flanque mutuellement une belle frousse, je ne sais pas laquelle de nous deux détale le plus vite ! Après cette première rencontre, elle et moi sommes méfiantes, on fait ce qu’il faut pour ne pas se surprendre et on se tolère : tu manges mes mulots, je te chauffe gratis… et bon, ça se passe !!!!!

 

6) As-tu des petits bonheurs au quotidien ?

Ah ! Les petits bonheurs…

Celui d’hier et pour quelques jours encore : la glycine en fleurs, son odeur entêtante et les centaines de bourdons qui butinent.

Il y a eu, bien avant, la fleur de prunier, odeur subtile et première couleur sur les arbres, il y aura bientôt le sureau, le tilleul… encore des odeurs !!!

Régulièrement, « nos » hérissons qui daignent se montrer, genre : « coucou, nous sommes réveillés, mais vous faites comme si vous ne nous aviez pas vus ! »

Il y a aussi les reinettes perchées sur une minuscule feuille dans une position improbable, ça tremblote mais ça ne rompt pas !!!!

Et enfin le bonheur qui revient chaque printemps, et que deux de nos petites filles ont partagé encore cette année : le passage des grues ; d’abord on les entend, on arrête tout, on lève le nez et on cherche et le premier qui les voit pousse des cris en les désignant : « là, là, là !!! Y’en a des centaines… ». Le quart d’heure qui suit est passé à admirer des oiseaux traverser notre bout de ciel… Cela arrive deux fois par an… mêmes dates, même direction… inlassablement !

170701_Tomates
Tomates dans la serre

7) Si tu devais donner un conseil à un ami pour l’aider à mieux protéger l’environnement, ça pourrait être lequel ?

Mon conseil : avant chaque achat, se demander : ai-je vraiment besoin de ça (la sobriété heureuse*, tu vois !) ?

En achat alimentaire : d’où ça vient ? Qu’est-ce que ça contient ?

A partir des réponses à ces questions, faire en sorte de diminuer son empreinte : si ça vient de loin, si c’est produit par des pays où on ne mange pas à sa faim, où on manque d’eau, où on exploite la main d’œuvre… Non merci !

 

8) Et si tu avais quartier libre pour passer un message aux lecteurs de Simplimalice ?

170710_DessinFlo-CouleursMon message : gardons le contact ! Avec ceux qui nous entourent et ce qui nous entoure. Avec ce qui est indispensable à la vie : ce que nous mangeons et buvons, il ne s’agit pas de trucs à confier à des multinationales, donc priorité absolue au petit paysan du coin (ah oui ! je prêche pour ma paroisse). Et enfin soyons curieux : découvrir, apprendre, ça maintient en vie !!!

 

Interview réalisée en avril 2017.

* Notes de l’auteur :

Hybride, c’est à dire issu du croisement de deux « parents » aux caractéristiques intéressantes. Seule la première génération bénéficie de l’avantage. D’après le Figaro jardin « Les variétés hybrides de melon ont un taux de sucre élevé, une bonne tenue des fruits ce qui permet de les récolter à pleine maturité et ces variétés ne nécessitent pas de taille. »

Pierre Rabhi, Vers la sobriété heureuse, Actes Sud 2010

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